Piolets d'Or - Piolet d'Or Carrière 2026

2026 - Peter Habeler

©P.Habeler

”La montagne a toujours été mon amie, jamais mon ennemie.”

Nous avons le plaisir d'annoncer que lors de l'édition 2026 des Piolets d'Or, le 18ème Piolet d’Or Carrière, Prix Walter Bonatti, sera décerné à l'alpiniste autrichien Peter Habeler.

Les Piolets d'Or promeuvent un alpinisme innovant, en style alpin, tout en faisant plus avec moins. Nos prix reflètent cette philosophie, mais défendent également un esprit d'exploration, un haut niveau d'engagement en autonomie. Ces qualités sont parfaitement illustrées par la carrière de Peter Habeler.

Peter Habeler est né en 1942 à Mayrhofen dans le Zillertal, une vallée du Tyrol autrichien. Dès son enfance, encouragé par son grand-père après la mort de son père, il évolue en toute liberté dans ces montagnes et gravit ses premiers sommets tel que l’Olperer: Grâce à Toni Volgger, un guide local, il apprend les techniques de l’alpinisme: « Quand j’avais dix ou onze ans, j’ai rencontré ces guides. Ils m’ont emmené en montagne. J’étais encore tout petit » Il affirme sa vocation de devenir guide lui-même, ce qui sera le cas en 1965. Excellent skieur, il intègre un an plus tard, l'équipe de formation des moniteurs de ski autrichiens.

Il ouvre le pilier sud-ouest de la Reichenspitze (3 303 m) en 1962 en compagnie de Sepp Kreidel. Côtée VI (ou UIAA VI-), il est considéré comme l'une des voies d'escalade libre sans spits les plus exigeantes des débuts de l'escalade libre dans le Zillertal et ne sera répété que plus de quatre décennies plus tard, en 2003. Sa rencontre avec le très fort Tyrolien Sepp Mayerl en 1963 lui permet de se lancer dans ses premières grandes ascensions alpines, notamment dans les Dolomites (Comici à la Cima Grande, Vinatzer à la Marmolada, Philip-Flamm à la Civetta, cette dernière représentant à l‘époque un sommet de difficulté des Alpes orientales). Durant l’été 1967, avec son compatriote Michl Meier, il est invité à Chamonix par l’ENSA. À cette occasion, ils vont notamment répéter sur le mont Blanc la Bonatti-Gobbi au Grand Pilier d’Angle et le Pilier central du Frêney (troisième ascension).

En 1970, en gravissant Salathé Wall (douzième ascension) en compagnie du Britannique Doug Scott (Piolet Carrière en 2011), il devient le premier européen à gravir un big wall d’El Capitan au Yosemite. C’est en enseignant le ski à Jackson Hole au Wyoming qu’il a rencontré les grimpeurs américains les plus influents du moment tels qu‘Yvon Chouinard, Royal Robbins, and Chuck Pratt: « J'ai eu la chance de rencontrer les meilleurs au monde… Ils nous expliquaient leurs astuces au pied d'El Cap. Royal m'a montré comment ils s'y prenaient, et j'ai vite appris. »

En 1965, Habeler fait une rencontre marquante: le Tyrolien (partie italienne) Reinhold Messner. Leur association va durablement marquer l’histoire de l’alpinisme de la suite du XXe siècle. « Pour moi, c’était un héros », raconte Messner. « J’ai eu la chance incroyable de partir avec lui… Et puis, nous nous sommes de plus en plus rapprochés. » Chacun trouve chez l’autre la même motivation et le même désir de suivre les traces d’alpinistes comme Hermann Buhl et Walter Bonatti. « J’ai vu en Messner la personne que j’étais à l’époque » se souvient Habeler.

Après avoir écumé les grandes parois alpines, ils gravissent en 1969 le Yerupajá Chico (6 121 m) au Pérou. Ils ont auparavant renoncé (rocher pourri) à quelques mètres du sommet du Yerupajá Grande (6 635 m) après avoir tracé un nouvel itinéraire de grande difficulté par la face est vierge et l’arête est.

La reconnaissance médiatique de la cordée va se produire en août 1974. Après une rapide ascension de la face nord du Cervin, ils tournent leurs regards sur la célébrissime face nord de l’Eiger au moment où Clint Eastwood est en train d’y tourner le film The Eiger Sanction. Partis à 5 heures du matin, ils atteignent les fissures de sortie à 2 heures de l’après-midi et le sommet une heure plus tard: « Le moment fort, ce n’était pas l’ascension, c’était de rencontrer Clint Eastwood ! Ça nous a poussés à accélérer, parce qu’on savait qu’il nous regardait ». En 10 heures, l’alpinisme de haut-niveau est entré dans une nouvelle dimension. Le record précédent pour une cordée était de 18 heures et datait de 1950 et il faudra attendre 30 ans pour qu’il soit de nouveau battu (9 heures en 2004 par Stephan Siegrist et Ueli Steck)!

Appliquant leur concept fast and light et by fair means sur les plus hauts sommets, ils réussissent un an plus tard en 5 jours aller-retour le premier 8 000 en style alpin, le Gasherbrum I (ou Hidden Peak), 8 080 m (seconde ascension). Ils limitent leur équipement au strict minimum, n‘emportant qu‘une petite tente de bivouac et un réchaud, mais aucun matériel technique ni corde et grimpant en solo simultané. C’est la première expérience de très haute altitude pour Habeler: « Ce n’était pas si difficile que ça. Le plus dur, c’était d’y croire. » Après ce succès, le duo vise encore plus haut: « Le Gasherbrum I a marqué le début d'une aventure dont nous ne savions pas, en 1975, jusqu'où elle nous mènerait. »

Trois ans plus tard, les voici au pied de l’Everest versant népalais, au sein d’une expédition autrichienne, avec ce projet fou: gravir le plus haut sommet du monde sans oxygène. Mais Habeler vient d’être père et sa motivation est moins extrême que celle de Messner. Il demande finalement aux autres membres de l’expédition à s’intégrer dans leur tentative avec oxygène mais ils refusent: « J’ai alors décidé de partir avec Reinhold comme prévu, juste pour faire mes preuves aux yeux des autres. Et toutes mes autres réticences s'étaient complètement envolées. Je me fichais complètement des éventuels dommages physiques ou psychologiques que cela pourrait entraîner. Je n'étais animé que par une rage aveugle qui me poussait à aller de l'avant! […] Même si nous étions incroyablement proches l’un de l’autre et formions un tout indissociable, nous étions d’accord sur un point : si l’un de nous venait à se retrouver en difficulté, l’autre devrait tout mettre en œuvre pour assurer sa propre sécurité, même si ça impliquait d’abandonner l‘autre.»

Mais tout va bien se passer et ils deviennent les premiers hommes à atteindre le Toit du Monde sans oxygène supplémentaire: « J’avais plus peur avant l’ascension. Au fur et à mesure que nous prenions de l’altitude, j’avais l’impression de grimper dans les Alpes. Je ne pensais pas aux problèmes d’oxygène, j’étais concentré sur chaque pas que je faisais. […]Messner et moi pensions que c’était faisable si nous avancions léger, sans gros sacs à dos, et c’était là la clé de notre succès : ne rien emporter d’autre qu’un petit sac et avoir confiance en nous, avancer lentement, s’arrêter, repartir… et atteindre le sommet.»

Après l’Everest, Messner l’invite à le suivre pour gravir les autres sommets de plus de 8 000 mètres, mais il refuse, préférant s’occuper de sa famille et de son école de ski dans le Zillertal. Bien plus tard, Messner (Piolet Carrière en 2010) reconnaîtra que « sans Peter, je ne serais pas devenu celui que je suis. »

Durant les années 1980, il retourne tout de même en Himalaya, gravissant le Nanga Parbat (1985), le Cho Oyu (1986) et surtout le Kangchenjunga par sa face nord en 1988 avec l‘Américain Carlos Buhler et le Basque Martín Zabaleta. Cette dernière ascension reste pour lui l’un des sommets de sa carrière, alors qu’il se sent dans la forme de sa vie. Le jour où ils atteignent le sommet, Habeler s'est élancé à un rythme effréné, arrivant au sommet avant ses compagnons. Une tempête s'est levée. « J'ai attendu ; il n'y avait aucun bruit », raconte Habeler. « Et j'ai su qu'ils avaient disparu. Il neigeait abondamment, on ne voyait plus rien. » Finalement, il entendit des cris. Buhler et Zabaleta étaient épuisés, mais vivants. Buhler avait les pieds gelés et Zabaleta crachait du sang. Le lendemain, Habeler a eu beaucoup de mal à retrouver la corde fixe qui permettrait au trio de descendre. Il a finalement repéré la corde, ensevelie sous plusieurs mètres de neige. Une avalanche avait détruit leurs troisième et deuxième camps. Ils sont revenus sains et saufs de justesse: « Le Kangchenjunga est une montagne fantastique et, pour moi, la plus difficile. J’ai formé une très bonne équipe avec Martín et Carlos. L’expédition sur l’Everest était grandiose, mais celle du Kangchenjunga n’appartenait qu’à nous et elle est restée dans ma mémoire comme la plus émouvante. »

Il reste actif en montagne les décennies suivantes. Il retourne en 2017 -sur la face nord de l’Eiger avec le jeune prodige autrichien David Lama (1990  2019), dont il en encourage la vocation alpine depuis son plus jeune âge. Âgé de presque 75 ans, il la refait dans la journée!

Aujourd’hui, il vit toujours à Mayrhofen, grimpant ou skiant quotidiennement, proche de ses montagnes: « Ça peut paraître idiot et déplacé, mais c’était le cas et ça l’est toujours. La montagne a toujours été mon amie, jamais mon ennemie. »

©P.Habeler

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